Iskenderian invente la haute joaillerie responsable

By on 08/01/2023

Dans un monde où l’on prône une nouvelle façon de consommer, le marché de la seconde main s’impose comme une nouvelle façon de faire du shopping. Longtemps considéré bas de gamme, cette nouvelle façon de consommer des produits de luxe se démocratise aujourd’hui pour devenir un véritable phénomène de mode.

 

Depuis des années, de nombreux amateurs et spécialistes de mode se sont intéressés aux rachats de produits issus des plus grands noms des maisons de couture et de joaillerie afin de proposer des collections vintages exceptionnelles.

Parmi ces derniers, la maison Iskenderian se place comme un phénomène en proposant de la joaillerie ancienne s’adressant à tous à partir de 1000 euros jusqu’à plus d’un million d’euros. Riche d’une histoire remontant à plus d’un siècle, la maison est le garant d’une expertise acquise au fil des ans par quatre générations d’experts en joaillerie.

En 1893 à Constantinople, Agop Iskenderian devient fournisseur officiel de pierres précieuses, de bijoux et de pièces d’orfèvrerie pour les plus grandes personnalités de l’époque.

À la fin des années 60, la 3e génération Iskenderian s’installe à Paris et ouvre deux boutiques : Rue de la Paix et Avenue Georges V. Ces deux adresses fermées aujourd’hui ont connu durant plusieurs années de grands succès auprès d’une clientèle à la recherche de pièces d’exception.

En 2006, Laurent Iskenderian s’installe en Suisse. Diplômé du Conseil Supérieur d’Anvers, il s’impose comme le spécialiste des ornements de têtes, des diamants de couleurs et pierres précieuses pour d’importants acquéreurs internationaux. Avec un espace de plus de 150 m2 à Genève, la maison accueille clients, spécialistes et collectionneurs du monde entier à la recherche de pièce de haute joaillerie ancienne.

Laurent_Iskenderian_courtesy_Iskenderian Laurent Iskenderian

F-S : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les débuts de votre ancêtre Agop Iskenderian dans la joaillerie ?

Laurent Iskenderian : La joaillerie, l’orfèvrerie, les métiers artistiques en général ont toujours été très présents au sein de la communauté arménienne à travers le monde depuis des siècles. Cela était comme une évidence culturelle pour Agop Iskenderian à la fin du 19e siècle à Constantinople, héritière de Byzance, une ville immense pour l’époque très dynamique et développée, véritable carrefour commercial entre les grandes puissances et les continents, de se destiner pour la joaillerie. Accessoirement il était aussi grand amateur de photographies d’art.
L’amour et la sensibilité pour le beau et la rencontre avec de nombreux protagonistes de l’époque ont créé une énergie et un cercle vertueux l’incitant à se développer dans ce domaine féérique.

 

F-S : Alors que le fils d’Agop Iskenderian aurait pu bénéficier des connaissances de son père pour imaginer sa propre vision de la joaillerie, savez-vous comment lui est venue l’idée de rechercher et de commercialiser des pièces rares et anciennes ?

L I : Il faut se projeter cent ans en arrière. On ne peut pas comprendre une époque aussi éloignée de nos mentalités sans imaginer un contexte. La perception des choses et les réflexions étaient incomparables avec celles que nous avons aujourd’hui. Cela s’est présenté comme une évidence à une époque où la haute joaillerie bien que plus inaccessible qu’à nos jours était plus répandue lorsque l’on avait accès à une certaine catégorie de la société. L’orientation s’est faite naturellement au fur et à mesure des modes et des opportunités qui se sont présentées à lui en ce temps.

Bracelets_collection_ISKENDERIAN_courtesy_Iskenderian

F-S : Au fil des générations, le nom de votre famille est devenu une véritable référence de qualité pour les collecteurs de bijoux. Dans les années 60, deux boutiques voient le jour à Paris. Lors de votre prise de pouvoir dans le groupe familial, vous avez opté pour une ouverture en Suisse. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix ?

L I : Cela ne s’est pas déroulé de cette manière. Votre vision est logique, mais la réalité est parfois plus étonnante et particulière. Tous les membres de ma famille sont dans l’industrie joaillière dans différentes spécialités. Autrement qu’un héritage ou un passage de pouvoir structurel, il s’agit davantage d’une transmission culturelle, d’un savoir.
J’ai choisi de m’installer en SUISSE et ai créé un établissement de mon propre chef avec ma vision et mon goût, tout en prenant en considération les évolutions de l’époque.
La SUISSE m’a semblé et me semble toujours être un centre comparable à une plateforme depuis et vers laquelle il est possible d’avoir une envergure internationale.

Je le constate quotidiennement avec mes clients depuis le TEXAS jusqu’en MALAISIE.

Bague_collection_Iskenderian_courtesy_Iskenderian

F-S : Pour mieux comprendre votre travail de collectionneur, comment faites-vous pour dénicher ces merveilles ? Et à quelle période vous intéressez-vous plus particulièrement ?

L I : Vous n’êtes pas sans savoir qu’un magicien ne dévoile jamais ses secrets (rires). Le « sourcing » est très certainement la phase la plus ardue et à la fois excitante de mon activité.
J’ai la chance d’avoir des courtiers à travers le monde qui redirigent vers moi les pièces pouvant susciter mon intérêt. Aussi, les avocats, les notaires et les commissaires-priseurs contribuent à cela, au même titre que les banquiers et les assureurs. Les propriétaires et les collectionneurs me rendent visite régulièrement. Les grandes maisons de joaillerie également me recommandent ce qui me touche particulièrement, car je perçois cela comme une reconnaissance et une estime de l’expertise que je propose.

Je n’aime pas réduire mon intérêt à un style ou une époque. Quel que soit le domaine, la richesse artistique et l’effervescence du beau peuvent se retrouver partout. J’aime l’éclectisme et être surpris par les volumes et les couleurs. Il y a du beau partout et à toutes les époques, ce qui prime est avant tout le goût à travers l’équilibre et la proportion.

 

F-S : Parmi vos nombreux trésors, vous semblez avoir une attirance particulière pour les bijoux de tête. Peu de maisons de haute joaillerie, mise à part Chaumet, proposent encore de réelles collections de tiares. Y a-t-il encore un réel marché pour ce genre de parures ?

L I : Contrairement aux autres maisons, je ne produis pas d’étude marketing calculatrice et rationnelle pour rendre des comptes à des administrateurs. Je suis un des derniers hommes libres de notre époque et je ne choisis que ce qui me fait vibrer sans rationalité. Je dois être porté de joie lorsque je regarde mes vitrines. Si cela se laisse transpirer, alors l’émotion peut être communicative. C’est ce que je recherche en étant surprenant.

Je propose et les acheteurs potentiels disposent. Je suis moi-même collectionneur et présente ma collection à d’autres qui partagent mon goût et ma passion. Ce n’est pas un stock à écouler.
Un bijou est un apparat, une fête qui peut être constante et quotidienne pour célébrer la vie. Dès lors qu’il est normal, ordinaire et accessible non pas sur le plan pécuniaire, mais de pouvoir être facilement porté, je considère qu’il perd de son intérêt, de son sens et de l’émotion qui doit s’en dégager. Un bijou pour moi doit avoir du caractère, être unique et surprenant. Il doit faire réagir les personnes qui le contemplent. Le bijou de tête et la broche sont l’ultime fioriture, l’apogée de l’inutile, l’absolu superflu. C’est là l’intérêt sinon nous vivrions comme des animaux pragmatiques.

Bijoux_de_tete_collection_Iskenderian_courtesy_Iskendrerian

F-S : Avec une collection aussi impressionnante de bijoux anciens, on imagine que vous êtes une véritable mine d’or pour les musées et les marques à la recherche de pièces d’archives. Collaborez-vous régulièrement avec eux pour de grands événements comme des expositions ou pour aider les maisons à racheter des pièces afin d’enrichir leurs archives ?

L I : Oui tout à fait, je travaille étroitement et confidentiellement avec les plus grandes maisons et musées internationaux pour des expositions et livres.

 

F-S : Vous proposez des pièces rares allant de 1000 à plus d’un million d’euros, on peut donc dire que vous vous adressez à tout le monde. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce que recherche votre clientèle en venant chez vous ?

L I : Pour acquérir une pièce ancienne de haute joaillerie, ce n’est pas une question d’argent, mais davantage une question d’éducation. Le second est plus difficile à obtenir que le premier à notre époque.

Ce n’est pas l’argent qui prime dans la démarche de la haute joaillerie ancienne. Jadis le rapport à l’argent n’existait pas de la même façon que de nos jours où la qualité et l’importance ne sont mesurées que par ce moyen.

A travers ce positionnement, je souhaite démocratiser un domaine très fermé pour le partage non pas avec le plus grand nombre, mais avec les gens de goût, sensibles à la qualité du travail des orfèvres et la beauté sans interférence.

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F-S : Enfin, aujourd’hui on ne parle que de consommation responsable, vous vous inscrivez donc parfaitement dans ce courant puisque vous ne produisez pas de nouveaux bijoux, mais on ne peut toutefois pas imaginer le monde du luxe sans nouveautés. Quel est votre point de vue sur cette problématique ?

L I : Le hasard des modes et des configurations internationales veut que nous soyons effectivement dans un domaine vertueux pour l’environnement. Je trouve cela important non seulement pour une question de consommation responsable, mais avant tout pour la préservation d’un patrimoine. Pourquoi détruire ou refaire ce qui a été fait merveilleusement par des orfèvres il y a des siècles ou des décennies ? Surtout lorsque cela n’est techniquement plus réalisable.

D’autre part, nous sommes toujours à la pointe de la mode sans avoir à nous agiter contrairement à ceux qui inventent et détruisent avec une obsolescence programmée et souhaitée dans le but de pousser à consommer toujours plus. Les modes viennent, vont et reviennent. Mes bijoux défilent, vivent et survivent aux modes. Plus le temps passe, plus ils prennent de valeur.
Les gens de qualité et de caractère qui ont le charisme de les porter comprennent cela.

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Maison Iskenderian : rue Robert Céard 12, 1204 Genève

Boutique en ligne : www.iskenderian.ch

 

Frédéric Blanc

About Fred

Frédéric Blanc, styliste photo, attaché de presse et fashion éditor de Fashion-spider, le magazine spécialisé mode et beauté, fait partie des figures incontournables de Paris.

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