Alexander McQueen, Calvin Klein : deux départs en une journée, le luxe face à ses contradictions

By on 18/10/2026

Le 15 octobre 2026, l’industrie de la mode a enregistré deux nouveaux départs à la tête de maisons emblématiques. Seán McGirr quitte Alexander McQueen après trois ans à la direction de la création, tandis que Veronica Leoni met fin à son aventure chez Calvin Klein Collection après quatre saisons.

 

Derrière ces annonces, une question commune : comment faire vivre les grandes maisons sans dénaturer leur identité ? Entre préservation d’un héritage, pression commerciale et recherche permanente de nouvelles signatures, le luxe semble parfois oublier que la valeur d’une marque repose avant tout sur la force de sa vision créative.

Alexander McQueen : Seán McGirr n’aura pas convaincu

Arrivé en octobre 2023 pour succéder à Sarah Burton, Seán McGirr avait une mission particulièrement délicate. Après treize années à la direction de la création, celle qui avait été la collaboratrice de confiance de Lee Alexander McQueen avait su prolonger son héritage en y apportant sa propre sensibilité.

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Ancien responsable du prêt-à-porter chez JW Anderson, le créateur irlandais devait ouvrir un nouveau chapitre, rajeunir la marque et renouer avec ses racines londoniennes.

À mes yeux, Seán McGirr n’aura pas réussi à se hisser à la hauteur de Sarah Burton pour assurer la continuité de cet héritage. Ses collections, parfois plus audacieuses, ont divisé la critique sans parvenir à imposer une vision suffisamment forte.

Car les aficionados de McQueen ne recherchent pas simplement des vêtements contemporains. Ils attendent cette tension entre beauté et noirceur, rigueur de la coupe et extravagance, romantisme et transgression qui a fait la singularité de la maison.

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alexander_mcqueen_ss_2027_look44_courtesy_mcqueenAlexander McQueen par Seán McGirr, collection prêt-à-porter printemps-été 2027

Rajeunir une clientèle ne signifie pas nécessairement sacrifier l’ADN d’une marque. Il faut séduire une nouvelle génération sans donner aux fidèles le sentiment que l’essentiel a disparu.

 

Matières Fécales, une succession sous le signe de la provocation ?

Dans les spéculations autour de la succession figure le duo Matières Fécales, composé de Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran. Leur univers radical et provocateur pourrait sembler compatible avec l’esprit subversif de McQueen, mais leur éventuelle nomination n’a pas été officiellement confirmée.

Une question se poserait alors : seraient-ils capables de développer un langage créatif propre à la maison ou risqueraient-ils de transposer leur esthétique dans un univers qui possède déjà ses propres codes ?

La frontière entre citation, appropriation et création originale mérite d’être interrogée. Alexander McQueen ne peut pas vivre éternellement sur ses archives, mais ne peut pas davantage devenir le support d’une esthétique extérieure qui effacerait son identité.

Kering affirme vouloir donner à la maison une nouvelle direction audacieuse, fondée sur son héritage de tailoring exceptionnel et son esprit de rébellion. Dans un contexte de restructuration et de réduction du réseau de boutiques, le groupe devra trouver un équilibre entre ambitions créatives et réalités économiques.

La véritable succession ne consiste ni à copier le fondateur ni à reproduire ses successeurs, mais à comprendre ce qui rendait la maison unique pour inventer autre chose.

 

Calvin Klein : Veronica Leoni quitte également la scène

Le même jour, Calvin Klein annonçait le départ de Veronica Leoni, nommée en 2024 pour relancer les collections haut de gamme de la marque américaine.

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Forte d’expériences chez Jil Sander et Céline, la créatrice devait renouer avec le minimalisme qui a fait la réputation de Calvin Klein tout en lui apportant une pertinence contemporaine.

Après quatre saisons, son départ intervient alors que la maison cherche toujours à retrouver sur les podiums l’influence de son âge d’or. Sa dernière collection avait pourtant reçu un accueil plus favorable, sans que cela suffise à assurer la poursuite de son aventure.

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calvin_klein_ss_2027_look52_courtesy_calvin_kleinCalvin Klein par Veronica Leoni, collection prêt-à-porter printemps-été 2027

Le cas de Calvin Klein est différent de celui de McQueen. La marque bénéficie toujours d’une notoriété internationale considérable, notamment dans le denim et les sous-vêtements. Mais transformer cette puissance commerciale en une proposition de mode haut de gamme cohérente demeure un défi.

L’héritage minimaliste constitue une base précieuse, mais il ne peut tenir lieu de vision créative à lui seul. Là encore, le prochain chapitre dépendra de la capacité à dépasser la nostalgie pour construire un véritable projet contemporain.

 

Faut-il absolument faire vivre les maisons après leurs fondateurs?

Au-delà de ces deux départs, une question plus fondamentale mérite d’être posée : faut-il toujours chercher à faire vivre une maison lorsque son fondateur n’est plus là pour en incarner la vision ?

Lee Alexander McQueen n’était pas simplement un créateur de vêtements, mais un esprit et une manière singulière de regarder le monde. Certaines maisons ont brillamment survécu à leurs fondateurs grâce à des successeurs capables de réinterpréter leur histoire. D’autres semblent condamnées à chercher indéfiniment la bonne personne, au risque de diluer leur identité.

Une marque est-elle condamnée à survivre parce qu’elle représente un actif commercial, même lorsque la vision qui l’a rendue exceptionnelle n’existe plus ?

Cette interrogation prend une dimension supplémentaire face à la multiplication des griffes, des collections capsules, des collaborations et des changements de direction artistique. Les grands groupes rachètent, relancent et développent toujours davantage de marques, dans un marché où l’offre devient chaque jour plus abondante.

Mais à force de vouloir être partout, ne risque-t-on pas de brouiller les identités et d’étouffer la création ? Les consommateurs peuvent-ils encore distinguer les maisons lorsque les codes circulent d’une collection à l’autre et que les directeurs artistiques passent d’une griffe à une autre en quelques saisons ?

Le luxe ne devrait-il pas justement se distinguer par sa capacité à résister à la logique du toujours plus ? La rareté ne réside pas uniquement dans le prix ou l’exclusivité d’un produit, mais aussi dans la singularité d’une vision et le temps nécessaire pour la construire.

Le véritable enjeu n’est peut-être plus de savoir comment faire vivre toutes les marques, mais lesquelles ont encore quelque chose d’essentiel à raconter.

 

Kim Jones et Kris Van Assche : l’indépendance comme alternative

Face à cette course aux nominations et à la multiplication des marques, une autre voie se dessine : celle des créateurs qui choisissent de reprendre leur liberté.

Après avoir dirigé les collections masculines de Dior et travaillé chez Louis Vuitton et Fendi, Kim Jones prépare le lancement de sa marque éponyme, avec une première collection annoncée pour l’automne-hiver 2027. De son côté, Kris Van Assche a relancé sa marque après onze années d’interruption, avec une proposition resserrée et une approche qui s’affranchit du calendrier traditionnel des défilés.

chris_van_assche_pap_automne_hiver_2026-27_courtesy_chris_van_asscheKris Van Assche, collection prêt-à-porter automne-hiver 2026-27

Leurs démarches diffèrent, mais elles témoignent d’une volonté commune : construire un projet personnel sans reproduire nécessairement le modèle des grandes maisons internationales.

L’indépendance ne garantit évidemment ni le succès ni la pérennité. Elle impose d’autres contraintes financières et industrielles. Mais elle permet de choisir son rythme, de maîtriser davantage son discours et de défendre une vision sans devoir répondre en permanence aux exigences de croissance d’un groupe.

La mode a besoin de transmission, mais aussi de liberté. Elle a besoin de maisons capables de durer, mais également de créateurs qui puissent inventer sans être immédiatement soumis à des objectifs commerciaux toujours plus ambitieux.

Et si le véritable luxe consistait moins à posséder toujours plus de marques qu’à donner aux créateurs les moyens de défendre une vision authentique ?

Dans un marché saturé de propositions, la question n’est peut-être plus de savoir combien de marques le luxe peut encore accueillir, mais combien sont réellement capables de nous surprendre, de nous émouvoir et de nous donner envie de les suivre.

 

Frédéric Blanc

About Fred

Frédéric Blanc, styliste photo, attaché de presse et fashion éditor de Fashion-spider, le magazine spécialisé mode et beauté, fait partie des figures incontournables de Paris.

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