CinéMode par Jean Paul Gaultier

By on 17/10/2021

Certainement le plus moderne de tous les grands couturiers, Jean Paul Gaultier a toujours gardé son esprit avant-gardiste pour imaginer des collections bien ancrées dans notre époque. En véritable touche à tout, il a également habillé les plus grandes stars de la chanson internationale et s’est révélé un extraordinaire créateur de costumes pour le cinéma. C’est donc tout naturellement ce dernier qui a été choisi pour mettre en scène la nouvelle exposition de la Cinémathèque française de Paris, consacrée au costume emblématique du cinéma international, baptisée CinéMode.

 

La mode et le cinéma ont toujours été étroitement liés. Dès les premières projections, les cinéastes ont mis les costumes au premier plan pour assoir la personnalité de leurs personnages. De son côté, la mode lors de ses défilés utilise le jeu des mannequins pour imposer des styles, comme autant de personnalités ; mets au point des scénographies accompagnées d’une orchestration sonore se rapprochant des techniques cinématographiques. Afin de réunir ces deux univers si complémentaires, la cinémathèque a fait appel à Jean Paul Gaultier pour mettre en scène une grande exposition invitant les visiteurs à un voyage à travers les genres et les styles, une histoire croisée du cinéma et de la mode, où grands couturiers et stars du cinéma se côtoient le temps d’un somptueux défilé.

Jean_Paul_Gaultier_Rxpo_CineMode_Paris_2021-22Jean Paul Gaultier

Pour organiser la mise en scène, le couturier et cinéphile averti, qui reconnaît être entré en mode grâce au film Falbalas de Jacques Becker, a décidé de raconter son histoire personnelle avec le 7e art, celle des rebelles sans cause, des icônes inspirées de la rue et des transidentités les plus sophistiquées. Ainsi l’exposition se divise en cinq parties.

Dédiée à son amie Tony Marshall, fille de l’actrice Micheline Presle, qui incarne l’héroïne de Falbalas, cette exposition débute tout naturellement par un hommage à ce film mythique qui raconte l’histoire d’un célèbre styliste parisien, fougueux et perfectionniste. Séduisant ses mannequins le temps de renouveler son inspiration créatrice, il succombe à l’amour impossible. Réalisés par Marcel Rochas, les costumes jouent un rôle primordial dans ce mélodrame ancré dans l’effervescence d’une maison de mode. Très impliqué dans ce film, le couturier va jusqu’à guider dans sa gestuelle l’acteur principal, il s’investit tout particulièrement sur Falbalas, dont le défilé final est une compilation de ses grands succès. Il fut l’un des premiers couturiers à comprendre que le cinéma pouvait servir de vitrine à ses créations.

Rochas est aussi reconnu comme l’inventeur de la guêpière en 1945, que Jean Paul Gaultier revisite dès ses premières collections de prêt-à-porter au début des années 1980. Marqué par les corsets de sa grand-mère, le couturier transforme ce dessous en vêtement de dessus et en fait l’une des signatures de son style.

Prod DB © Essor Cinematographique Francais / DR FALBALAS (FALBALAS) de Jacques Becker 1944 FRA avec Micheline PresleMicheline Presle dans Falabalas de Jacques Becker

Falbalas_de_Jacques_Becker_1944_avec_Micheline_Presle_Raymond_Rouleau_et_Gabrielle_Dorziat_Falbalas_1944_STUDIOCANAL_Avec_aimable_autorisation_de_la_succession_Jacques_BeckerFalbalas

S’ensuit une seconde partie sur la femme fatale et le macho man, une plongée dans l’univers genré des superproductions hollywoodiennes qui ont inventé la féminité particulièrement explosive que Marilyn Monroe magnifie dans Les hommes préfèrent les blondes (1953). Face à cette star hypersuexalisée aux costumes sophistiqués, l’icône française Brigitte Bardot (Et Dieu… créa la femme, 1956) apparaît comme une héroïne rebelle débordante de sensualité sauvage, à l’avant-garde d’une mode prêt-à-porter, plus jeune et simple. Ses contemporaines, Delphine Seyrig habillée en Chanel, Jeanne Moreau en Pierre Cardin et Catherine Deneuve en Yves Saint Laurent, symbolisent la fidélité à la haute couture française.

Et_Dieu_crea_la_femme_de_Roger_Vadim_1956 _©_1956_TF1_STUDIO_Avec_l_aimable_autorisation_de_la_succession_Roger_VadimEt Dieu… créa la Femme de Roger Vadim

Face à elles, dans la lignée des héros à la virilité conquérante comme celle de John Wayn, on retrouve Marlone Brando, vêtu d’un débardeur dans un tramway nommé Désir, d’Élia Kazan (1951), fait figure de véritable rupture érotique. Il est l’incarnation de l’homme-objet pour Jean Paul Gaultier, qui fut l’un des premiers couturiers à injecter des éléments du vestiaire féminin dans la silhouette masculine.

Expo_CineMode_Cinematheque_Paris_Marlon_Brando_©_Frederic_BlancMarlon Brando

Les transgressions. Dès les années 1930, des stars hollywoodiennes comme Marlene Dietrich ou Katharine Hepburn affirment leur androgynie par le port du vêtement – pantalon, smoking — d’ordinaire réservé aux hommes. Aussi bien dans la vie que dans les rôles qu’elles choisissent, ces pionnières bousculent les codes pour faire valoir la liberté de s’habiller comme elles le veulent. Minoritaires dans la société de l’époque, elles réfutent l’ambiguïté, ouvrent une nouvelle voie esthétique et morale prônant déjà l’égalité des sexes.

Diptyque_Marlene_Dietrich_Masque_&_Narcisse_2021_Edouard_Taufenbach_et_Bastien_Pourtout_collection_Pierre_Passebon_masqueDiptyque Marlene Dietrich Masque & Narcisse, 2021, Edouard Taufenbach et Bastien Pourtout, collection Pierre Passebon

Expo_CineMode_Cinematheque_Paris_Androgenie_au_Cinema_©_Frederic_BlancCostumes de Marlene Dietrich

Il faudra cependant plusieurs décennies pour que ces transgressions deviennent moins confidentielles. Les années 1970 popularisent le scandale avec des héros de cinémas travestis à la sexualité outrancière (The Rocky Horror Picture Show, 1975). L’underground devient plus visible, mettant au placard la bienséance, comme avec l’affiche du film Querelle de Rainer W.Fassbinder, 1982, et ses marins ultra sexualisés. Marqué par cet homo-érotisme subversif, jean Paul Gaultier fera de la marinière l’emblème de l’homme-objet. Revisitée et dénudée dans le dos, la marnière deviendra le symbole de la marque.

Expo_CineMode_Cinematheque_Paris_homo-erotisme_au_Cinema_©_Frederic_BlancL’homo-érotisme au Cinema

Cette inversion des genres, Gaultier l’exprime dans ses défilés, mais aussi dans les films dont il est le costumier, en particulier ceux de Pedro Almodóvar. Ils partagent tous les deux une vision du monde colorée, impertinente et sans préjugés. Avec une prédilection pour des corps différents et queer.

Pedro Almodóvar, Victoria Abril et Jean Paul Gaultier pour le film KikaPedro Almodóvar, Victoria Abril et Jean Paul Gaultier pour le film Kika

Métal Hurlant, cette quatrième section met en exergue le métal, matière de prédilection des guerriers et des guerrières, dont la plus célèbre n’est autre que Jeanne d’Arc. Tour à tour interprétée par Jean Seberg, Sandrine Bonnaire ou Mila Jovovich, elle fait partie des héroïnes qui ont marqué l’histoire du cinéma. En 1968, c’est Jane Fonda, qui sous les traits de l’aventurière Barbarella, revêt une tunique psychédélique en métal, spécialement créée par Paco Rabanne. Deux ans avant, le couturier avait fait sensation en présentant sur les podiums parisiens 12 robes importables en rhodoïds et acier fabriquées au chalumeau.

Jeanne_dArc_de_Luc_Besson_© _999_Gaumont_Europacorp_Collection_Gaumont_Avec_aimable_autorisation_de_Luc_BessonMila Jovovich dans Jeanne d’Arc de Luc Besson, 1999

La mode des années 1960 est révolutionnaire. C’est l’époque du Space Age, que représentent des couturiers visionnaires comme Pierre Cardin et André Courrèges. Acclamés pour leur prêt-à-porter futuriste, ils expérimentent de nouvelles formes ou matières tout en dialoguant avec la science, le design et le cinéma : Blow-Up de Michelangelo Antoniono (1966) ou Orange mécanique de Stanley Kubrick (1971) accompagnent ce mouvement utopique. Agitateur d’images exubérantes dans ce monde des sixties en mutation, le photographe William Klein réalise en 1966 son premier long métrage : Qui êtes-vous Polly Maggoo ?, satire poétique du monde des médias et de la couture, le film s’ouvre sur une scène de défilé de robes de métal, hurlant, grinçant, délirant. Vingt ans plus tard, William Klein filmera Jean Paul Gaultier backstage dans son documentaire Mode in France. L’occasion d’un hommage aux couturiers des années 1980 qui, émancipés de leurs aînés, ont réussi à faire de la mode un spectacle ludique et contestataire.

Balenciaga_Armure_gants_et_telephone_Collection_automne-hiver_2021_Metal_et_polyester_Archives_Balenciaga_ParisDemna Gvasalia (né en 1981) pour Balenciaga. Armure, gants et téléphone. Collection automne-hiver 2021. Métal et polyester. “C’est Henri VIII qui rencontre Cyberpunk 2077. Il a fallu trois mois pour fabriquer cette armure. Ce qui m’interpelle ici ? L’absence de coque amovible qui protégeait le sexe des hommes d’armes, pour en faire un vêtement non genré comme une Jeanne d’Arc moderne. » – Demna Gvasalia

 William_Klein_Coulisse_du_film_Qui_etes-vous_Polly_Maggoo_W_KleinCoulisses du film « Qui êtes-vous Polly Maggoo? » de William Klein

Expo_CineMode_Cinematheque_Paris_Le metal_et_la_Mode_©_Frederic_BlancLe métal dans la mode

Enfin, la cinquième et dernière partie célèbre la mode avec des moments de défilé qui sont incontournables dans la plupart des films dont l’intrigue se déroule dans la mode. Il n’est pas inhabituel que la narration soit momentanément suspendue pour montrer un défilé dans toute sa splendeur. L’un des plus mémorables apparaît en CinemaScope dans The Women de Georges Cukor en 1940. D’abord exclusivement sur rendez-vous, le défile de mode se met en scène dans les salons à l’ambiance luxueuse. Les mannequins y prennent la pose, décrivant parfois elles-mêmes leurs tenues, avant de déambuler sur des podiums, le plus souvent rectilignes.

Expo_CineMode_Cinematheque_Paris_reconstitution_defile_Yves_Saint_Laurent_©_Frederic_BlancReconstitution défilé Yves Saint Laurent

Les fictions se sont très vite emparées de tous ces à-côtés : les essayages, les backstages, la presse, le public, notamment celui placé aux premiers rangs, composés de clients, journalistes, photographes et célébrités. De Funny Face de Stanley Donen (1957) au Diable s’habille en Prada de David Frankel (2006), en passant par Absolument Fabuleux de Gabriel Aghion (2001), les rédactrices en chef et les riches clientes incarnent avec humour les rapports de pouvoirs du fashion world. Dans les années 1980, Jean Paul Gaultier, mais aussi Thierry Mugler ou Vivienne Westwood font du défilé de mode un spectacle à part entière.

Expo_CineMode_Cinematheque_Paris_Absolument_Fabuleux_©_Frederic_BlancHommage à Absolument Fabuleux

 

Exposition CinéMode par Jean Paul Gaultier du 6 octobre 2021 au 16 janvier 2022

Cinémathèque française Paris : 51 rue de Bercy, Paris 12.

Toutes les infos sur le site de la cinémathèque.

 

Frédéric Blanc

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