Une mode éthique est-elle possible ?

By on 15/06/2020

En 2012, la célèbre créatrice de la marque de luxe Prada, Miuccia Prada, déclarait : « J’étais une militante pendant les Sixties. Vous pouvez imaginer que la pire des trahisons envers le mouvement était de travailler dans la mode ! ». Lorsqu’elle parle du mouvement, elle sous-entend ici féminisme. Elle laisse penser que la lutte pour l’émancipation des femmes est inconciliable avec la mode. Elle ouvre ainsi un débat auquel les sciences sociales ont pu s’intéresser, surtout au cours de la dernière décennie.

 

Selon Roland Barthes[1], « porter des vêtements, c’est faire un acte de signification qui est socialement enraciné ». Le vêtement n’est pas neutre, il donne une signification au corps, mais indique aussi l’identité de la personne qui le porte, que ce soit son âge, son milieu ou son sexe, car il correspond à des normes socialement admises. A travers l’histoire, les femmes ont été exploitées comme objets de désir, leur corps étant utilisé à travers la mode afin de correspondre à une esthétique répondant aux valeurs que la société patriarcale souhaitait représenter. La mode correspond ainsi aux normes imposées par les hommes. Ce sont effectivement principalement des hommes qui imaginent la mode et les tendances, comme l’indique la grande majorité de couturiers masculins dans le milieu. Par exemple, jusqu’à la fin des années 1960, il est incorrect pour une femme de sortir sans chapeau, symbole d’une domination théorique mais aussi de protection du monde extérieur, espace considéré comme dangereux pour la partie féminine de la population.

Néanmoins, la mode peut également s’avérer libératrice, lorsque l’on opte pour une stratégie de différenciation, exprimant par ici des revendications plus larges que le simple port d’un vêtement. En effet, selon Georg Simmel[2], la dynamique de la mode repose sur une dialectique entre un besoin d’imitation d’une part et un besoin de différenciation d’autre part. Le premier joue alors avec la convention tandis que le second joue contre. Ainsi, la mode pourrait s’avérer un allié des femmes dans leurs revendications comme ce fut le cas avec la mini-jupe. Néanmoins, très vite, la symbolique peut être retournée contre ces dernières. C’est en effet le cas avec ce même exemple, les femmes arborant cette jupe sont régulièrement taxées de dévergondées, accusées d’exposer trop leurs corps.

Courrèges Blouson Vinyle NoirLa mini jupe courrèges

Un autre combat se cache derrière la mode, puisque deuxième industrie la plus polluante, les enjeux féministes du secteur se doublent d’enjeux environnementaux. Ainsi, il s’agit d’un sujet parfaitement conciliable avec des revendications éco féministes, puisqu’ici, patriarcat et capitalisme oppressent tout autant la nature que les femmes.

Ici, il s’agit d’étudier les contours de la mode actuelle, ses limites, et de se demander si celle-ci peut être éthique. Aux trois critiques mises en avant par Vivien Blanchet[3] à l’encontre de cette industrie, à savoir, accès inégal aux marchés internationaux, conditions de travail et pratiques écologiques dommageables, j’ajouterai celle du respect de l’image des femmes.

Comme évoqué dans l’article de Vivien Blanchet[4], il existe peu de travaux consacrés à la mode éthique. Certains l’abordent indirectement par des questionnements sur les filières comme Gaëlle Balineau[5] et la problématique du coton, mais il n’existe pas réellement de recherches pleinement consacrées à ce sujet pourtant très vaste.

Aujourd’hui, la mode, au sens de tendance générale, est à la diversité et à l’écologie. Pourtant, derrière ces grandes ambitions louables se cache une industrie exploitant directement les femmes dans la production très polluante de vêtements répondant à des canons esthétiques draconiens imposés au reste de la population.

 

La mode engagée

En effet, depuis ces dernières années, le secteur se veut l’étendard de causes extrêmement nobles que sont le féminisme et la défense de l’environnement.

C’est d’abord l’industrie du luxe qui s’est emparée de ces sujets. Par exemple, Maria Grazia Chuiri, directrice artistique de la maison Dior depuis 2017, tente de concilier dans chacune de ses collections, féminisme et art. Lors de son dernier défilé en février 2020, la salle est tapissée de slogans tels que « Consent », « Feminine beauty is a ready-made » ou encore « we are all clitoridian women ». Bien sûr, il s’agit de rendre visible les femmes et leurs combats, néanmoins, le dernier slogan cité pose déjà problème puisqu’il s’adresse ici uniquement aux femmes cis, excluant de ce fait les femmes transgenres, mettant en valeur un féminisme réducteur. Toutefois, si ces revendications ne sont pas parfaites, elles ont le mérite d’exister et de rendre visibles certaines luttes.

Dior_PaP_Femme_Autumn_Winter_2020_21Défilé Dior prêt-à-porter Automne-hiver 2020-21

Durant la même fashion-week, début 2020, la maison Balenciaga a également placé sa collection sous le signe de l’engagement, mais cette fois-ci sur l’écologie. Le décor de la salle s’est voulu post apocalyptique, dans un espace entièrement noir, illustrant la montée des eaux future si le réchauffement climatique se poursuivait. Le premier rang du défilé est inondé d’eau, on ne peut percevoir que le sommet des chaises englouties sous une eau incontrôlable.

Balenciaga_PAP_AH_2020-21_courtesy_BalenciagaDéfilé Balenciaga prêt-à-porter Automne-hiver 2020-21

Ainsi, on constate que les marques du luxe souhaitent renouveler l’image de la mode, en se dissimulant derrière une lutte pour les droits des femmes ou pour l’environnement. Cependant, il s’agit de découvrir si tout ceci n’est pas seulement un levier marketing qui, s’il permet de faire passer un message, ne pourrait être qu’une façade sans engagement plus profond.

Suite à l’engouement me-too et à une tendance extrêmement positive de libération de la parole, les slogans féministes ne sont pas restés l’apanage des maisons de luxe mais l’industrie de la fast-fashion s’est également emparé de cette « tendance », affublant ses t-shirts de catchphrases à l’image de Mango et son « PowerfullWomen » ou encore H&M et son « Femme Vibe ». Cependant, est-ce réellement possible de porter un T-shirt « féministe » pour une dizaine d’euros ? Ceci ne recèle-t-il pas des pratiques de production peu glorieuses ?

Il en va de même pour l’engouement de ces marques à créer des collections de mode éthiques comme Zara qui, en 2016 a lancé sa première collection écoresponsable, « join life ». Ce type d’engagement est fondé sur le quatrième modèle de mode équitable développé par Vivien Blanchet[6], c’est à dire celui des acteurs conventionnels engagés dans la mode éthique uniquement sur une partie de leurs lignes. Il existe trois autres modèles : le premier est celui « classique » des organisations pionnières où les producteurs sont les principaux acteurs (exemple de The Tweed Project, une petite marque irlandaise de vêtements) ; le second est celui développé par les nouveaux acteurs spécialisés promouvant des marques fortes autour desquelles se constituent des communautés (exemple de Karuni, une marque de bijoux ethniques travaillant à partir d’objets destinés à la destruction, fabriqués par une association de femmes au Mali) ; le troisième est finalement celui des créateurs dont l’engagement concerne principalement la provenance des matières premières et l’emploi par l’insertion de personnes marginalisées ou exclues (exemple de Sakina M’Sa dont les collections sont fabriquées par des salarié.es en insertion, à partir des chutes de tissu de grandes maisons de couture).

Sakina_M'SaSakina M’Sa

Une industrie polluante ?

L’environnement est donc l’un des premiers éléments allant à l’encontre du système qu’est la mode. C’est en effet la seconde industrie la plus polluante, juste derrière le pétrole, responsable de 2% des émissions de gaz à effet de serre annuelles.

La fast-fashion, qu’on peut traduire par mode rapide est en grande partie responsable de ce phénomène. On peut la définir comme le renouvellement très rapide des collections entrainant une production intensive et massive de vêtements. Si la mode traditionnelle produit initialement deux collections par an, pour les marques de fast-fashion comme Zara, H&M, Primark, Topshop et bien d’autres, c’est une collection par semaine.

Nécessairement, ce renouvellement frénétique des collections est extrêmement pollueur. Si l’utilisation du coton, matière naturelle mais très grande consommatrice d’eau (la fabrication d’un T-shirt équivaut à 70 douches[7]) est déjà problématique d’autant qu’elle est la première consommatrice de pesticides au monde, l’impact des fibres synthétiques est encore plus désastreux. Afin de réduire au maximum les coûts de production, la demande de polyester a dépassé celle du coton dès l’année 2000. S’agissant d’une fibre artificielle dérivée du pétrole, l’empreinte carbone est encore plus importante, puisqu’en 2015 on estime que la production de polyester pour le secteur textile équivaut à 706 milliards de kg de gaz à effet de serre, soit l’équivalent de 185 centrales de charbon, sans évoquer l’impact que peut avoir l’acheminement de ces vêtements vers les pays où ils seront vendus.

Par ailleurs, une fois le vêtement acheté, sa pollution ne s’arrête pas là, puisqu’à chaque lavage, les fibres synthétiques s’infiltrent dans les canalisations et finissent dans nos océans, où les animaux marins consomment ces minuscules particules nocives pour leur santé.

Photo_de_Artem_Beliaikin_provenant_de_Pexels© Artem Beliaikin

Finalement, le dernier problème qui se pose face à ces vêtements à bas coût est celui du recyclage. On estime qu’en France, seul un tiers des 600 000 tonnes de vêtements mis sur le marché chaque année serait collecté et trié en fin de vie. Selon l’EPA (Environmental Protection Agency), recycler tous ces textiles au lieu de les jeter équivaudrait à retirer de la circulation 7,3 millions de voitures et leurs émissions de CO2.

Ce modèle de renouvellement hyper rapide des collections est donc inconciliable avec une mode propre. Les industriels se basent sur un comportement impulsif et une obsolescence programmée des vêtements, les tendances se renouvelant sans cesse. Un ancien directeur de Topshop cité dans les travaux d’Annamma Joy, John F. Sherry, Alladi Venkatesh, Jeff Wang et Ricky Chan[8], affirme « Les filles voient quelque chose et le veulent immédiatement ». Il se base en outre sur un comportement féminin stéréotypé, partant du principe que les consommateurs principaux sont les femmes, qu’on affuble d’irrationnelles, se plaçant du côté de la passion dans leurs comportements d’achat[9]. George Ritzer parle en 2011 d’une « McDonaldization » de la mode, reposant sur un système de « massclusivity »[10], c’est à dire une production de masse mais en édition limitée, jouant ainsi sur l’exclusivité du produit, qu’il faut acheter immédiatement. Puisque les modes se renouvellent sans cesse, pourquoi aller acheter un vêtement plus cher qui ne sera plus à la mode d’ici un an ?

Le volume de ces collections pose également un problème puisque tout ce qui est mis sur le marché n’est pas vendu. En 2013, la marque H&M était accusé de brûler 12 tonnes de vêtements invendus par an.

Ainsi, il semble impossible de concilier notre modèle de consommation de vêtements avec une mode éthique et propre puisqu’aux objectifs de durabilité du vêtement s’opposent les cycles courts et rapides des collections. Comment alors être à la mode si l’on refuse de se soumettre aux rythmes dictés par l’industrie ?

 

Exploiter plus pour produire plus

Ensuite, si certaines marques défendent des valeurs comme l’égalité femme-homme, c’est davantage un féminisme en direction des femmes occidentales qui est mis en avant. Toujours afin de renouveler les collections le plus rapidement possible, les grandes enseignes ont besoin de produire très vite et à un faible coût. Pour cela, les usines sont délocalisées vers des sites de production moins onéreux. Si autrefois on pointait du doigts les ateliers ouvriers des pays d’Europe comme l’Allemagne ou l’Angleterre, c’est aujourd’hui les pays d’Asie du sud-est que l’on peut décrire comme les « sweatshop »[11], les ateliers de la sueur où les travailleurs et surtout les travailleuses sont exploité.es.

En effet, entre 80% – selon Fashion Revolution – et 85% – selon le collectif Éthique sur l’Étiquette – des ouvrier.es textiles sont des femmes. Ainsi, sur les 60 millions de personnes travaillant dans la mode (selon l’Organisation Internationale du Travail), plus de 48 millions seraient employées à travers le monde par cette industrie. Malheureusement, la grande majorité d’entre elles vivent dans les pays du sud qui profitent des bas salaires pour attirer les grandes firmes internationales. Toujours selon le collectif Éthique sur l’Étiquette, leur salaire varie entre 23€ par mois en Éthiopie et 291€ en Chine, pays qui commence d’ailleurs à être progressivement délaissé du fait de cette main d’œuvre devenue « trop chère ». Ces salaires ne permettent bien sûr pas aux femmes de subsister à leurs besoins mais surtout d’être autonomes et libres, entrainant ainsi mariages forcés, violences physiques et psychologiques[12]. Au-delà du salaire, ces conditions de travail ne leur permettent pas une émancipation, celle-ci passant notamment par l’éducation. En effet, travaillant plus de 48 heures par semaines selon Garment Worker Diaries, elles n’ont pas la possibilité de suivre des études en parallèle, souvent déscolarisées très précocement, les jeunes filles réalisent indéfiniment des tâches similaires sans possibilité d’évolution, dans des conditions de sécurité généralement non assurées. On peut par exemple citer le drame de l’immeuble du Rana Plaza en avril 2013 dont l’effondrement a engendré la mort de plus d’un millier de personnes au Bangladesh, principalement des ouvrières travaillant dans la confection de vêtements pour des multinationales, faisant ainsi lumière sur les conditions de production des vêtements que nous portons chaque jour.

Photo_de_Artem_Beliaikin_provenant-de_Pexels© Artem Beliaikin

Par ailleurs, le dérèglement climatique dégrade encore les conditions déjà plus qu’indécentes de ces femmes. Sécheresse et inondations menacent l’activité agricole, en majorité à la charge des femmes en Asie et Afrique, également obligées de parcourir plus de distance pour collecter les ressources naturelles telle que l’eau. On estime que d’ici 2050, 50 à 200 millions de réfugiés climatiques pourraient fuir leurs pays. Si les femmes constituent la moitié des migrants dans le monde, elles sont particulièrement exposées à la violence durant ces situations de migration.

Finalement, l’industrie de l’habillement produit toujours plus, en exploitant toujours davantage les femmes, en première ligne des risques liés à leurs conditions de travail et au changement climatique, dont l’industrie textile est en partie responsable.

Si les marques de fast-fashion sont directement visées ici, celles de luxe ne sont pas en reste. En effet, Balenciaga assumait même en 2018 avoir délocalisé l’intégralité de sa production de baskets en Chine. Ainsi, si elles revendiquent une éthique sur leurs produits, il semble bien compliqué pour les marques de maintenir leurs discours alors même que ces articles sont fabriqués dans de telles conditions.

 

« La tyrannie de l’apparence »

En dernier lieu, la mode pose un problème vis à vis des femmes en particulier, celui de la tyrannie de l’apparence. C’est ce qu’explique David le Breton dans Éthique de la mode féminine[13]. Selon lui, l’obsolescence de la marchandise, ici le vêtement, est aussi devenue celle du corps. En effet, si les femmes sont parvenues à se libérer des contraintes du foyer, elles sont aujourd’hui soumises au mythe de la beauté[14]. Ainsi débarrassées de la subordination morale et économique à l’homme, elles n’échappent pas à l’injonction permanente de la jeunesse, la minceur ou la sveltesse, bref, de la séduction, c’est à dire un élément sur lequel elles ne possèdent pas de pouvoir puisque assujétie au jugement masculin. Effectivement, les corps considérés comme parfaits sont inlassablement exposés sur les publicités ou dans les magazines. Ces femmes y incarnent toujours la beauté, puisque « le féminin n’a pas d’autre vocation que d’incarner le « beau sexe » »[15].

Depuis les années 1960, s’embellir est d’ailleurs devenu le synonyme de mincir[16]. Le mannequinat, directement lié au monde de la mode, en est une illustration parfaite. Soumises à une forte pression qui les pousse à faire entrer leur corps « dans un moule de plus en plus étroit et tyrannique »[17], ce sont les jeunes filles qui s’adaptent au vêtement et non l’inverse. Le message renvoyé au public est alors qu’il n’existe qu’une seule façon d’être, celle d’avoir un corps maigre à l’extrême. Faisant défiler ces jeunes filles d’une maigreur absolue, les marques de mode se font le relai de cette idéologie d’une minceur à tout prix.

Toutefois, en janvier 2016, la ministre de la santé Marisol Touraine a permis l’adoption d’une loi communément appelée « lois mannequins » visant à encadrer la maigreur des modèles. L’article 20 instaure une visite médicale avec un médecin du travail délivrant un certificat médical attestant que « l’ état de santé du mannequin est compatible avec l’exercice de son métier ». On y retrouve l’indice de masse corporel, la morphologie, l’âge, la présence ou non de menstruation etc. Si cette loi semble un grand pas en avant, force est de constater qu’elle n’est pas toujours respectée et que la diversité morphologique n’est encore qu’une ébauche.

On peut toutefois saluer quelques initiatives de designers ayant fait apparaître des femmes plus diverses, tant par leur couleur de peau que par leur morphologie, esquissant ainsi un début d’intersectionnalité. C’est le cas de la très récente marque de la chanteuse Rihanna, Fenty, présentant tous types de femmes sans distinction. S’il s’agit d’une femme, qui plus est de couleur, quelques grands couturiers masculins d’origine Européenne ont également pu s’avérer précurseurs comme Jean Paul Gaultier ayant mis en avant des femmes rondes, transgenres, ou personnes de couleur. Son dernier défilé haute couture de janvier 2020 est un exemple parfait de cette diversité.

haute couture 2020, fashion week, haute couture, Paris, Jean Paul GaultierLa Grande Dame, défilé Haut Couture Jean Paul Gaultier Printemps-été 2020

En ce qui concerne les marques grand public, il est généralement difficile de trouver des vêtements dépassant le 42 dans les magasins. Par exemple, on peut citer le scandale de la marque Abercrombie & Fitch qui en 2014 révèle sa ligne extra-mince avec l’apparition de vêtements de taille XXXS correspondant à un tour de taille de 58,5cm soit la taille d’une fillette de 8 ans. De même, les vêtements de taille XL ont été retirés des rayons afin de prôner toujours plus de minceur et d’exclure une large partie de la population. Par ailleurs, ces tailles impossibles à atteindre pour une femme déjà formée, poussent à une sexualisation précoce des jeunes filles, à qui on propose de plus en plus jeune, des vêtements de « femmes ».

Néanmoins, de plus en plus de marques prônent une diversité et une réalité des corps. C’est le cas du site de vente en ligne Anglais Asos, qui depuis 2017 ne retouche plus les photographies de ses modèles, laissant apparaitre vergetures, bourrelets ou encore pilosité. La marque a également diversifié sa gamme en proposant des modèles pour toutes les morphologies : « petite », « grande », « plus size » etc.

En outre, à l’image de la prochaine London Fashion Week qui doit se dérouler en ligne en juin prochain, mélangeant une mode pour homme et pour femme, peut-être serait-il intéressant de poursuivre dans cette direction, à savoir présenter des collections unisexes ou bien simultanément pour hommes et pour femmes. Ceci éviterait une différenciation, associant un type de vêtement à un genre défini socialement. On constate en ce sens, de plus en plus de collections gender-fluid comme par exemple la marque Palomo Spain. Celle-ci présente un vestiaire genderless, choisissant de ne pas donner de genre à ses vêtements, tout en optant pour des mannequins de tous horizons. D’un point de vue économique, une présentation commune permettrait de réduire les coûts, notamment ceux liés à l’organisation des événements. D’un point de vue social, elle permettrait d’atténuer la différenciation femme-homme faite en particulier dans le milieu de la mode.

Palomo_Spain_PaP_Homme_AH_2020-21Défilé Palomo Spain Prêt-à-porter masculin Automne-hiver 2020-21

Quel avenir pour la mode ?

Afin de se diriger vers une mode plus éthique, en accord avec les slogans et valeurs mis en avant par les différentes marques, il semble indispensable de reconsidérer le modèle actuel. En effet, la fast-fashion, présentant une collection hebdomadaire par un renouvellement permanent n’est pas viable sur le long terme. L’impact environnemental est trop dommageable et les cadences à tenir apparentent le travail à de l’esclavage.

Cependant, cette multiplication des collections concerne également le luxe. A l’heure actuelle, les fashion-weeks s’enchainent à un rythme effréné, pas moins de six par an en France[18], sans compter les collections croisières, collaborations et autres capsules. Face à cette multiplication des présentations, seuls les grands groupes peuvent tenir la cadence, laissant ainsi de côté les petites maisons, plus artisanales que l’on peut supposer plus éthiques, n’ayant pas les moyens financiers et humains de maintenir un tel rythme. Cette frénésie est de plus en plus décriée depuis les dernières années. Cependant, il semble que la crise sanitaire que le monde subit actuellement de plein fouet, impose une réflexion à l’industrie de la mode quant à la mutation de son modèle. En effet, l’annulation des prochains Fashion Weeks de juin et septembre prochain pousse les marques à se réorganiser. Dans un communiqué du 27 avril, la marque Saint Laurent explique : “Conscient de la conjoncture actuelle et des changements radicaux qu’elle induit, [elle] prend la décision de repenser son approche au temps et d’instaurer son propre calendrier. Aujourd’hui plus que jamais, la marque contrôlera sa périodicité et légitimera la valeur du temps, à son rythme, tout en privilégiant le rapport aux personnes et à leur quotidien.”. D’autres marques à l’instar d’Armani semblent s’orienter vers un rythme plus tenable, vers une slow fashion, en phase avec les réalités d’un monde, où la pandémie aura peut-être mis en lumière la nécessité d’appliquer des principes de développement durable pour assurer la pérennité des activités humaines comme l’industrie de la mode.

GIORGIO_ARMANI_final-Show_AH_2020-21_©_SGPGiorgio Armani, fin du défilé organisé à huit clos, prêt-à-porter Automne-hiver 2020-21

Finalement, on semble tout doucement se diriger vers une mode plus responsable, prônant la diversité tout en respectant l’environnement. A l’instar de ce que déclarait la créatrice Vivienne Westwood, « Achetez moins. Achetez mieux. Faites que ça dure. Qualité, pas quantité », en plus d’acheter moins, il est possible d’opter pour un autre modèle, de plus en plus répandu, celui de l’upcycling, du surcyclage. C’est à dire de donner aux matériaux une nouvelle vie plus haut de gamme, lui apporter une valeur ajoutée par rapport à un produit que l’on pourrait trouver directement dans le commerce. C’est ce qu’utilisent de plus en plus de marques de vêtements pour leurs collections. Pour l’anecdote, le créateur Eymeric François confiait à Fashion Spider avoir utilisé un chemisier de sa grand-mère, totalement restructuré, dans un des modèles de sa collection couture en 2018. De plus en plus d’initiatives de ce genre sont perceptibles, comme en témoigne le projet de France Télévision, de constituer un vestiaire collectif et éthique, à disposition des collaborateurs passant à l’antenne, afin de donner plus de visibilité à une mode engagée mais non moins esthétique.

Chemise_upcyclee_Eymeric_FrancoisFashion-Spider_LA_SERIE_N25_mantau_Franck-Sorbier_Couture_SS_2020_©_Virginie_DuboisChemise en dentelle recyclée Eymeric François © Virginie Dubois pour LA SERIE n°25 de Fashion-Spider

 

Il me semble en dernier lieu, qu’une mode plus éthique et relocalisée permettra de respecter davantage les femmes, grâce à une plus grande transparence, depuis la production des matières premières jusqu’à la garde-robe, en passant par la publicité, prenant garde au « pouvoir de la griffe »[19] apposant une marque trop symbolique au produit. Luttes contre le capitalisme et le patriarcat apparaissent ainsi complémentaires.

Saskia Blanc

[1] BARTHES, Roland, Système de la mode, Paris, 2001, Seuil

[2] SIMMEL, Georg, Philosophie de la mode, Éditions Allia, 2013 (1ère édition 1905)

[3] BLANCHET, Vivien, « Mode éthique », Dictionnaire du commerce équitable, 2012, p 177-186

[4] Id.

[5] BALINEAU, Gaëlle, « Le renforcement des organisations de producteurs de coton au mali : enjeux, impatc et leçons du commerce équitable pour la privatisation de la filière », Revue canadienne d’études du développement, volume 32, 2011

[6] Ibid.

[7] Carnet de vie d’un T-shirt, ADEME, mai 2013

[8] ANNAMMA, Joy et al. “Fast Fashion, Sustainability, and the ethical appeal of luxury brands”, in. Fashion Theory, Volume 16, Issue 3, p. 273-296, 2012

[9] CHESSEL, Marie-Emmanuelle, Chapitre 5 “le genre de la consommation » in, Histoire de la consommation, p. 69-82, Paris, La Découverte, 2012

[10] TOKATLI, Nebahat, « Global sourcing : insights from the global clothing industry – the case of Zara, a fast fashion retailer”, in Jounral of Economic geography, p. 21-38, 2008

[11] BLANCHET, Vivien, Ibidem.

[12] UN-Women, 2019

[13] LE BRETON, David, « D’une tyrannie de l’apparence : corps de femmes sous contrôle » in, Michel Dion, Éthique de la mode féminine, Paris PUF, 2010

[14] WOLF, Naomi, Quand la beauté fait mal, First, 1991

[15] LE BRETON, David, Ibidem.

[16] TINAT, Kaarine, « Du modèle Twiggy à la polémique Toscani : représentations corporelles de la féminité et profils anorexiques dans le mannequinat », in Éthique de la mode féminine, Paris, PUF, 2010

[17] GORDON, Richard Allan, Anorexie et boulimie. Anatomie d’une épidémie sociale, Stock, 1992

[18] Deux collections de prêt à porter femme, deux pour l’homme et deux pour la Haute Couture

[19] BOURDIEU, Pierre ; DELSAUT, Yvette, « Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie », in. Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1-1, 1975, p. 7-36

About Fred

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *