Christian Lacroix à Arles : quand la mode retrouve ses racines

By on 24/08/2026

Au musée Réattu, Arles célèbre Christian Lacroix comme on retrouve un enfant du pays devenu l’un des grands noms de la mode française. Avec « Dessins, gribouillages et graffitis », l’exposition révèle une facette plus intime de son œuvre : celle d’un dessinateur virtuose, pour qui le trait a toujours précédé la robe, le costume et l’univers qu’il allait inventer. Du 4 juillet au 4 octobre 2026, la ville qui l’a vu naître devient ainsi le théâtre d’un dialogue exceptionnel entre mode, art et mémoire.

 

Il y a des créateurs que la mode a façonnés. Et puis il y a ceux dont l’univers semble s’être construit bien avant leur entrée dans une maison de couture. Christian Lacroix appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Né à Arles le 16 mai 1951, dans le quartier de Trinquetaille, le futur couturier grandit au cœur d’un imaginaire profondément méridional, peuplé de taureaux, de gardians, de toreros, d’Arlésiennes et de couleurs méditerranéennes. Autant de figures qui deviendront, au fil des décennies, de véritables signatures de son vocabulaire créatif.

Avant de devenir, en 1987, le couturier flamboyant qui allait bousculer la Haute Couture par ses mélanges de références, ses volumes, ses couleurs et son goût du spectacle, Christian Lacroix était déjà un dessinateur passionné. Adolescent, il observe et reproduit les vêtements qu’il rencontre dans les journaux ou dans la rue, comme autant de témoignages d’une époque. La mode devient alors une obsession, nourrie par ses études d’histoire de l’art et par une curiosité insatiable pour les costumes à travers les siècles.

christian_lacroix_croquis_de_mode_1977_1978_crayon_et_gouache_sur_papier_courtesy_monsieur_christian_lacroix_2026Christian Lacroix, croquis de mode 1977-1978, crayon et gouache sur papier

Arles, une source d’inspiration permanente

Chez Christian Lacroix, Arles n’est jamais très loin. Elle constitue même l’un des fondements de son imaginaire. La Provence et la Camargue, leurs traditions, leurs silhouettes, leurs fêtes et leurs couleurs forment un répertoire visuel qui ressurgit aussi bien dans ses dessins que dans ses collections de mode, ses costumes de scène ou ses projets artistiques.

Cette relation entre le créateur et sa ville natale ne relève donc pas seulement de la nostalgie. Elle est profondément artistique. L’Arlésienne, le gardian, le taureau, le torero ou encore le picador deviennent chez lui des motifs presque totémiques, transformés, réinterprétés et parfois métissés avec des influences venues d’autres cultures.

C’est sans doute ce qui rend cette exposition particulièrement importante pour comprendre l’œuvre de Lacroix. Elle ne présente pas simplement les dessins d’un couturier : elle permet de remonter à la source d’un imaginaire qui allait ensuite se déployer sur les podiums, dans les théâtres, les opéras et les univers de la création.

toro_annees_2010_dessin_a_la_palette_graphique_courtesy_monsieur_christian_lacroix_2026toro, années 2010, dessin à la palette graphique

Le dessin avant la robe

Intitulée « Christian Lacroix, Dessins, gribouillages et graffitis », l’exposition est la plus importante jamais consacrée à son œuvre graphique. Elle rassemble un fonds exceptionnel de dessins conservé par l’association « Archives et Patrimoine Monsieur Christian Lacroix », récemment installée à Arles. Croquis d’enfance, dessins de mode, maquettes de costumes, illustrations pour des livres et des magazines : l’ensemble dévoile une pratique qui ne s’est jamais interrompue.

Crayon, feutre, encre, gouache, acrylique, collage ou encore palette graphique : Lacroix utilise tous les moyens pour faire apparaître une idée. Ses feuilles sont souvent annotées, couvertes de dessins recto-verso ou enrichies de collages. Elles donnent à voir cet instant fragile où une intuition devient forme.

Le parcours du musée Réattu privilégie une approche thématique plutôt que chronologique. De ses premiers dessins d’enfant à ses recherches sur la mode, de la Haute Couture aux costumes de scène, l’exposition fait dialoguer différentes périodes de sa création et révèle la permanence d’un geste extraordinairement libre.

christian_lacroix_sans_titre_annees_70_encre_sur_papier_courtesy__monsieur_christian_lacroix_2026Christian Lacroix, sans titre, années 70, encre sur papier

Christian Lacroix, le couturier qui dessinait des mondes

La Haute Couture a naturellement contribué à construire la légende Christian Lacroix. Lorsque sa maison ouvre ses portes en 1987, il impose une vision de la mode qui dépasse largement le vêtement. Ses créations, nourries d’art baroque, de théâtre, de tauromachie et de costumes traditionnels, brouillent volontairement les frontières entre la robe et l’œuvre d’art.

Mais l’exposition rappelle une évidence parfois oubliée : chez Lacroix, la mode commence par le dessin.

Son trait n’est pas celui d’un technicien du vêtement. Il est libre, instinctif, coloré, parfois débordant, parfois réduit à quelques lignes. Cette liberté lui permet de faire de chaque croquis un véritable territoire d’imagination. La couture y rencontre déjà le théâtre, la peinture et les arts décoratifs.

Cette dimension théâtrale deviendra d’ailleurs essentielle dans son parcours. Depuis près de quarante ans, Christian Lacroix crée pour le théâtre, l’opéra et le ballet. Trois fois récompensé par un Molière, il a fait du costume de scène l’une de ses principales activités professionnelles. Cette passion remonte à sa jeunesse, lorsqu’insatisfait d’une production d’opéra, il redessinait lui-même les décors, les costumes et la mise en scène qu’il aurait imaginés.

christian-Lacroix-croquis_de_mode_debut_des_annees_90_crayon_et_feutre_sur_papier_courtesy_monsieur_christian_lacroix_2026Croquis de mode de Christian Lacroix, début des années 90, crayon et feutre sur papier

Arles, ville de mode et d’images

L’intérêt de cette exposition dépasse donc largement la seule œuvre de Christian Lacroix. Elle raconte aussi quelque chose d’Arles et de son rapport singulier aux arts.

La ville entretient depuis longtemps une relation privilégiée avec l’image. Le musée Réattu lui-même possède une histoire intimement liée au dessin, grâce à Jacques Réattu puis à Pablo Picasso, tandis que les Rencontres de la photographie ont fait d’Arles un rendez-vous international de la création photographique. Le Festival du Dessin est venu prolonger cette tradition autour du trait et de l’image.

Christian Lacroix s’inscrit naturellement dans cette histoire. Il a déjà été commissaire de l’exposition « Musée Réattu, Christian Lacroix » en 2008, directeur artistique invité des Rencontres de la Photographie la même année, puis commissaire associé de « Les Picasso d’Arles : invitation à Christian Lacroix » en 2012. Il a également signé la décoration de l’hôtel Jules César en 2014.

Cette nouvelle exposition prend donc la forme d’un véritable retour aux sources. Après avoir fait voyager son nom de la Haute Couture parisienne aux scènes internationales, Christian Lacroix revient à Arles avec ce qui constitue peut-être la partie la plus personnelle de son œuvre : son dessin.

Et ce retour prend aujourd’hui une dimension particulière puisque l’association « Archives et Patrimoine Monsieur Christian Lacroix », créée en 2025, est désormais installée à Arles. La ville devient ainsi non seulement le lieu de naissance du créateur, mais également un lieu de conservation et de transmission de son patrimoine artistique.

Une exposition pour comprendre la mode autrement

À travers ces centaines de feuilles, c’est finalement une autre histoire de la mode qui se dessine. Une histoire où le vêtement n’est plus seulement une pièce à porter, mais le résultat d’un dialogue permanent avec la peinture, le théâtre, l’histoire de l’art, les traditions populaires et la mémoire personnelle.

Christian Lacroix a toujours défendu une conception singulière de la mode, comme une manière d’affirmer une personnalité plutôt que de se fondre dans une tendance. Son dessin en est probablement la meilleure démonstration : spontané, cultivé, baroque, parfois extravagant, mais toujours profondément personnel.

À Arles, le couturier retrouve donc son territoire d’origine. Celui où les silhouettes de l’Arlésienne croisent les costumes de théâtre, où le taureau répond aux couleurs de la Méditerranée et où la Haute Couture parisienne semble, finalement, avoir conservé quelque chose de cette enfance arlésienne.

christian_lacroix_autoportrait_vers_2020_dessin_a_la_palette_graphique_courtesy_monsieur_christian_lacroix_2026Christian Lacroix, Autoportrait, vers 2020, dessin à la palette graphique

« Christian Lacroix, Dessins, gribouillages et graffitis » est à découvrir au musée Réattu d’Arles du 4 juillet au 4 octobre 2026. L’exposition est présentée pendant la période des Rencontres de la photographie et est accompagnée d’un catalogue de 160 pages réunissant environ 226 illustrations.

Musée Réattu : 10 rue du Grand Prieuré, 13200 Arles
Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h depuis  le 1er mars jusqu’ au 31 octobre.
Tarif plein : 8 € ; tarif réduit : 6 € ; gratuit pour les Arlésiens sur justificatif.

 

Frédéric Blanc

About Fred

Frédéric Blanc, styliste photo, attaché de presse et fashion éditor de Fashion-spider, le magazine spécialisé mode et beauté, fait partie des figures incontournables de Paris.

You must be logged in to post a comment Login

Leave a Reply